Marcelle Meyer : Rameau transcendé au piano
Dans sa série les Rarissimes , EMI classics a réédité en 2004 l’interprétation de pièces pour clavier de Rameau par Marcelle Meyer. Ce disque est exceptionnel à plusieurs titres.
Tout d’abord l’ambition, au milieu des années cinquante, d’aborder ces oeuvres écrites pour le clavecin dans une logique pianistique, avec un instrument moderne. On ne parle, dans ces mêmes années cinquante, que de l’audace du jeune Glenn Gould lorsqu’il adopte des choix esthétiques et instrumentaux identiques sur JS Bach. Marcelle Meyer, quant à elle, relève ce défi, mais avec un parti pris interprétatif plus convainquant et ce, sur un répertoire plus large (non seulement Rameau, mais aussi Couperin ou Dandrieu).
Ensuite, il y a le charme, l’agilité exceptionnelle de cette artiste avec son jeu qui nous fait apprécier cette musique française du XVIIème siècle dans tout ce qu’elle a de chantant, dansant et voluptueux. Ces différentes suites pour clavecin sont en effet redoutables. Sous le carcan métronomique de ces petites pièces courtes, très codées, se cache, soit le drame le plus profond, soit un humour, une légèreté, que Marcelle Meyer nous révèle avec un grande finesse.
L’un des ressorts de cette interprétation très inspirée est la capacité de cette interprète à restituer au clavier d’un piano moderne les ornementations avec vivacité et légèreté. Son jeu est assez timbré mais il conserve une finesse, un douceur étonnantes avec un interprétation des mordants et trilles propres à ce répertoire qui semble irréelle sur ce type d’instrument. Contrairement à un Glenn Gould pour lequel le détachement des notes est quasi-obsessionnel, Marcelle Meyer opte pour un jeu assez délié, un legato, certainement beaucoup plus dans l’esprit des interprétations pour clavecin voulues par les compositeurs de l’époque.
Ceci donne un jeu très expressif. On déguste alors chacune de ces pièces comme une friandise. On sera peut-être étonné par le tempo assez enlevé sur les pièces rapides. Ce n’est finalement pas choquant. Le rythme reste toujours très juste on se laisse emporter par la virtuosité de Marcelle Meyer.
Sur le CD1, à noter le dramatique et solennel Prélude d’entrée du Premier Livre de Pièces pour Clavecin où Marcelle Meyer fait raisonner les cordes avec un legato qui nous emporte sans nous lâcher. L’interprétation du très court Menuet qui clôture cette série est aussi d’une justesse époustouflante.
Surla suite en mi mineur , j’ai particulièrement été marqué par l’expressivité du jeu sur l’étonnante pièce VI : le Rappel des oiseaux. On est comme dans une “volière” sonore, avec un jeu éthéré et d’une grande poésie. Le célèbre Tambourin , nous ramène à un univers plus folklorique, restitué avec une ampleur quasiment orchestrale.
Toute la suite en ré majeur est quant à elle un plaisir absolu d’écoute, où on se trouve emporté dans le mystère d’un jardin français à la tombée de la nuit.
Sur le CD2, à noter particulièrement la Gavotte et les doubles des nouvelles suites de pièces de clavecin en la mineur (piste 3), et quelques splendides pièces de la suite en sol mineur : l’Indifférente avec son mouvement circulaire, la Poule , avec les picotements de son bec qui ponctuent en permanence le mouvement, _la célèbre pièce les Sauvages*(à vous de jouer si vous êtes pianiste)_, emportée avec entrain, l’étonnante et obsessionnelle *Enharmonique et l’Egyptienne qui semble s’être évadée du clavier bien tempéré de JS Bach.
Ce disque mérite bien son titre de rarissime et je ne me lasse jamais de l’écouter en boucle. Cette grande interprète française a influencé de nombreux pianistes (jusqu’aux plus jeunes, comme Alexandre Tharaud). Il est dommage qu’elle ne soit pas assez rééditée. Elle est en tout ca étonnamment absente des moteurs de recherche internet.
Nb : l’interprétation des pêchés de jeunesse de Rossini a été ajoutée à l’album pour une raison qui m’échappe. Pour ceux qui aiment…
Les Rarissimes de… Marcelle Meyer - Rameau - Rossini - Label EMI CLassics - réf : 0724358522822.