Le petit miracle d'Amoyel sur les Nocturnes de Chopin
Le mot de miracle n’est finalement pas trop fort…
La critique a souvent vanté le dernier enregistrement des Nocturnes de Chopin par Maurizio Pollini (Deutsche Grammophon). Ce qui est certainement salué ici est l’intensité légendaire du toucher de Pollini, sa précision implacable, extirpant du Steinway des sonorités quelquefois irréelles… Seulement, cette approche virile, d’une certaine dureté, prend finalement des contours abstraits dont le propos passe… à côté de l’esprit même des Nocturnes. Dieu sait si Pollini est bien l’un des pianistes les plus fascinants que l’on puisse imaginer mais il arrive qu’un malheureux quiproquo surgisse…
Le petit miracle est plutôt à rechercher du côté d’un interprète dont l’envergure n’est en rien comparable avec celle de Pollini mais qui, lors de ses séances d’enregistrement d’un disque paru en septembre 2004, a visiblement été sous le coup de la grâce et de l’enchantement.
Pascal Amoyel a fait deux choix pour son enregistrement et qui ont certainement contribué à cette merveilleuse alchimie :
- instrumental : un Steinway & Sons assez ancien, entièrement rénové et dont la clarté, la dynamique confèrent quelque chose de vibrant, une sorte de “seconde voix” à cette interprétation,
- géographique : l’enregistrement a été fait au domaine national de Chambord (quel cadre !).
Comme pour le disque “Two hands” enregistré par Léon Fleischer où ce dernier délivre une sublime version du 2ème nocturne en ré mineur Opus 27 (cf. note de ce blog catégorie Nocturnes), Pascal Amoyel a saisi l’option indispensable pour nous faire pénétrer cet univers unique des Nocturnes, à savoir… le choix d’un tempo assez lent, étiré, avec une douceur, une délicatesse de toucher exemplaires. Avec un sens développé du rubato, Amoyel nous dévoile ces pièces avec un mélange subtil de mélancolie mais aussi de subtile “fausse” insouciance. Il a parfaitement réussi à éviter pour autant de sombrer dans la mièvrerie et le sentimentalisme.
Tout cela conduit à une lecture très attachante, limpide, évidente, parfaitement respectable car d’une grande richesse narrative. Il s’agit indéniablement d’une invitation très séduisante à la rêverie et l’on pénètre un peu plus encore le mystère de l’extraordinaire force d’attraction de ces pièces typiquement romantiques. Le temps est suspendu, les phrasés très coulés, et chaque silence reprend sa part légitime dans le récit… Comme quoi avec Chopin, il faut vraiment savoir prendre le risque de suspendre le temps, de prendre une respiration ample et savourer chaque note.
Autre point intéressant à noter qui est la parti pris d’une certaine homogénéité dans la façon d’approcher chacune de ces pièces, contribuant à une certaine cohérence, unicité de climat (même type d’approche que celle qu’avait eue François-René Duchâble sur les les 24 préludes Opus 28, ce qui était encore moins évident !).
Au risque d’enfoncer des portes ouvertes, le terme de Nocturnes prend alors, en toute simplicité, sa véritable signification…
A relever, plus particulièrement l’interprétation envoûtante du splendide Nocturne Op. 15 n°1 en fa majeur(CD1 - piste 5), de la célèbre Berceuse en ré bémol majeur Op. 57 (CD1 - piste 1). A retenir également celle du Nocturne Op. 27 n°1 en ut dièse mineur (CD1 - piste 8) (avec une sorte de fébrilité…), et sur le CD2, des célèbres Nocturnes en sol mineur et sol majeur Op. 37 n°1 et n°2(quel contraste avec d’autres versions dans la beauté plastique, le sens de la suspension dans les phrasés !) et des puissants Nocturnes en si majeur et en mi majeur Op. 62 n°1 et n°2. Le CD2 regroupe les Opus les plus familiers…
21 nocturnes et la Berceuse en ré bémol majeur Op. 57 - Pascal Amoyel - Label CALLIOPE - 2 CDs.
