Le Poisson Rêveur

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Stabat Mater de Pergolèse : concert en demi-teinte au TCE

17 novembre 2006 · Le Poisson Rêveur

Concert hier soir au Théâtre des Champs-Elysées. Distribution alléchante : le médiatisé Jean-Christophe Spinosi avec son ensemble Matheus, accompagné de Sandrine Piau (soprano) et la grande Sara Mingardo (contralto), annoncée comme légèrement souffrante.

Au programme, deux airs de Vivaldi pour s’échauffer et le célébrissime Stabat Mater de Pergolèse.

Au programme était prévu le superbe et sombre Longe mala, umbrae, terrores (motet de Vivaldi en sol mineur RV.629). Ce motet, d’une certaine difficulté technique, demandant à Sara Mingardo de s’engager sur une tessiture trop large, est déprogrammé sans même prévenir le cher public (pas grave, on part du principe qu’il n’y connaît rien de toute façon…).

La solution de repli retenue reste toutefois acceptable puisqu’il s’agit visiblement du si singulier et mystérieux Cum Dederit du Psaume 126 Nisi Dominus RV 608.

Mingardo_sara1_1 Sara Mingardo, en petite forme, avance à voix feutrée, et tente subtilement l’équilibre entre le besoin de s’économiser pour le “plat de résistance” - le Stabat Mater de Pergolèse - et l’implication que demande toute aria de Vivaldi. Elle s’en sort correctement avec son élégance naturelle et son sens caractéristique des nuances. Dommage que son timbre habituellement plus profond et presque androgyne ait été, ce soir là, altéré par un léger sifflement (méchant rhume ou mal de gorge ?). En nettement meilleure forme, elle avait déjà enregistré ce Psaume avec Rinaldo Alessandrini (cf. ci-dessous).

Vient ensuite le tour de Sandrine Piau sur In furore iustisimae irae , motet en ut mineur RV. 626. Le titre laisse deviner à quelle sauce Vivaldi compte manger l’interprètePiau_sandrine1_5. A coup de quadruples croches et de vocalises, il faut vraiment écouter les paroles pour deviner que c’est de la musique sacrée. Sandrine Piau tente d’attaquer le morceau à bras le corps. Si son filet de voix est vraiment de toute beauté, ses vocalises sont en revanche hachées, les reprises de respiration ostensibles et surtout, le phrasé appuyé. Sandrine Piau théâtralise trop son interpétation, au détriment de la fluidité de la ligne qu’exige une oeuvre sacrée.

Même remarque sur Sur le Stabat Mater : Sandrine Piau, avec une voix trop travaillée, en rajoute et Sara Mingardo, en revanche, reste sur la défensive, avec même parfois quelques petites problèmes de projection de la voix.

Il arrive cependant que leurs timbres réussissent à se confondre dans le medium pour conduire à de beaux moments de chant. En outre, Sandrine Piau reste d’une justesse impressionnante et sa voix est d’une clarté indéniable sur les notes aiguës. Malheureusement, le contraste de leur approche esthétique est au détriment de l’homogénéité de l’ensemble.

Parmi les seuls moment de fusion des deux interprètes, j’ai noté le magnifique duo O quam tristis et afflicta qui me pousse à soupçonner Mozart d’avoir beaucoup écouté Pergolèse avant de composer ses messes.

Jean-Christophe Spinosi a visiblement aménagé sa direction d’orchestre pour tenir compte des altérations vocales de Sara Mingardo. Il ne semble diriger que les violons tout en ignorant superbement la basse continue, presque livrée à elle-même. Par exemple, la jeune organiste n’a pas toujours eu la touche heureuse sur les moments pianissimo alors que l’orgue est un des composants fondamentaux de ce Stabat Mater. L’ensemble de basse continue aura quand même fait de son mieux pour ne pas couvrir la voix de la contralto, exceptionnellement plus en retrait ce soir-là.

Ayant fait son plein de vocalises, le public parisien a tout de même longuement et chaleureusement applaudi. Je reconnais l’indéniable talent de ces artistes, mais ne peux toutefois pas dire que j’ai assisté à un concert remarquable. Spinosi a eu le bon geste : il est allé chercher sa partition sur le pupitre, l’a embrassée et l’a montrée au public. La vraie star de cette soirée était bien la sublime partition de Pergolèse.

Pour écouter Sara Mingardo en meilleure forme afin d’apprécier sa finesse et son grand art, je vous conseille vivement l’écoute du superbe coffret qu’a enregistré Rinaldo Alessandrini “Vespri perAlessandrini_vivaldi_1 l’Assunzionedi Maria Vergine” (label Opus 111).

Vous y retrouverez notamment son étonnante interprétation du célèbre Psaume 126 Nisi Dominus RV 608 (CD2 - plages 2 à 10), à comparer avec la belle version de Carlos Mena avec Philippe Pierlot et le Ricercar Concort (cf. Note sur Carlos Mena dans ma rubrique “Choc Révélations”). Possibilité d’écouter un extrait sur le site Naïve - Opus 111.