Giaches de Wert : un flamand transforme le madrigal italien
Le disque enregistré en 2002 par l’ensemble La Venexiana sur la Jérusalem Libérée de Giaches de Wert fut pour moi une véritable révélation. Habitué aux cycles des livres de madrigaux de Monteverdi, et surtout ceux qui, à partir du Vème livre, initie la seconde pratique, je ne connaissais que très peu son contemporain flamand, lui aussi résident de Mantoue.
Outre l’adaptation des poèmes du Tasse sur la Jérusalem libérée, thème également central de La Bataille de Tancrède et Clorinde de Monteverdi (cf. note du 5 novembre), ce disque nous révèle également de superbes pièces sous le titre de Il Pastore Fido , du poète attitré de la cour de Ferrare, Battista Guarini. Cette série de quatre madrigaux fait partie du XIème livre de Giaches de Wert.
Ce compositeur flamand, après de nombreux efforts, réussit l’exploit de se faire accepter comme compositeur reconnu et d’être nommé comme maître de chapelle à la cour de Mantoue. Son style de composition préfigure largement la petite révolution que Claudio Monterverdi et Sigismond d’India vont opérer dans le style madrigal : la musique n’est plus au service du texte mais s’imprègne peu à peu des affects, des traits de caractères humains pour nous annoncer, à l’échelle intime d’un groupe a capella, les futurs élans lyriques des opéras baroques.
A l’écoute des madrigaux de ce disque, on ne peut pas parler de révolution mais d’une douce transformation. La forme, la rhétorique des madrigaux classiques subsistent. Toutefois, des audaces harmoniques, un peu comme un Gesualdo l’a fait dans ses compositions hallucinées, apparaissant pour nous saisir et nous envelopper comme dans un rêve. J’ai particulièrement retenu le fascinant Cruda Amarilli (piste 12 et non 9 comme l’indique faussement le livret). Le tuilage caractéristique des voix initié à l’introduction, se prolonge avec un liant naturel particulièrement envoûtant. La rupture inattendue sur le “mas gritaran por mi las playas”(mais, pour moi pleureront les plages) nous projette déjà au style concitato de Monteverdi.
L’ensemble La Venexia, comme à l’habitude, est excellent de précision, de justesse, avec un déploiement très naturel, non forcé des voix et un étalonnage parfait des timbres. Ils ont une sorte d’élévation, d’élégance évidentes avec un phrasé rêvé pour ce répertoire.
A noter également le superbe Ah, dolente partita. Ces pièces du XIème livre nous laissent également imaginer le niveau d’excellence des dames de Ferrare et de Mantoue, interprètes d’exception de l’époque qui rivalisaient de virtuosité.
Le VIIIème livre, quant à lui consacré à la Jérusalem libérée, paraîtra plus austère, moins immédiatement expressif. Une écoute attentive permet d’en saisir toute la finesse, grâce, là encore, à la lecture intelligente et subtile de la Venexiana.
A noter en fin la très belle qualité d’enregistrement qui restitue les voix avec fidélité et relief.
Un disque vraiment splendide pour explorer l’écriture du madrigal en dehors des livres monteverdiens. Plus de détails sur le site du label Glossa.
Giaches de Wert - La Gersusalemme Liberate - La Venexiana - label Glossa.