Le Poisson Rêveur

Archive littéraire — articles restaurés depuis Web Archive

Cristobal de Morales : Missa de Beata Virgine

10 mars 2007 · Le Poisson Rêveur

Concert hier soir à l’Eglise des Billettes dans le cadre des excellentes productions Philippe Maillard dédiées à la musique sacrée. L’ensemble Jachet de Mantoue, nous propose ce soir là une bonne partie du disque qu’ils viennent d’enregistrer et dédié à la Missa de Beata Virgine et une série de motets de Cristobal de Morales.

Tout comme ses contemporains, ce compositeur espagnol du XVIème siècle a été fortement influencé par le style du grand maître franco-flamand Josquin Desprez. Le très bon livret du label Calliopé qui accompagne le disque (repris dans le programme du concert d’hier soir), et rédigé par la musicologue Cristina Urcheguia, nous apprend que ce compositeur a joui d’une notoriété accélérée par une circonstance particulière : chanteur à la Chapelle Sixtine, Cristobal de Morales a pu bénéficier à Rome de l’avance qu’avait la ville pontificale en matière d’impression, donc d’édition musicale. Ceci a permis a ce compositeur espagnol de disposer d’une diffusion très vite étendue de son oeuvre en Europe, par rapport à certains de ses compatriotes à la même époque.

Le concert d’hier (tout comme le disque), est centré autour de la Missa de Morales_jachet_de_mantoue_1Beata Virgine, d’une ampleur singulière par rapport aux messes de la même époque, qu’il s’agisse de Josquin Desprez, Palestrina, de Lassus ou Ockeghem. L’ensemble Jachet de Mantoue a choisi une option tout à fait intéressante qui est de ponctuer le différentes parties de la messe de motets du même compositeur, dont beaucoup sont inscrits sous le thème de la déploration ou de la lamentation.

Ce qui marque tout de suite chez ce compositeur, notamment par rapport à son Maître Josquin Desprez, c’est le côté très “ramassé”, sombre, et la coloration presque tellurique de ces pièces à 5 voix. La Missa de Beata Virgine est d’une richesse harmonique indéniable. L’écriture polyphonique est assez riche. Il y quelque chose d’assez “corsé”, dense, dans ces pièces et les envolées de voix quasi-célestes que l’on retrouve chez les compositeurs français et flamand de cette époque ne sont pas ici de mise. On est au contraire sous le joug de la souffrance, de l’intériorité même si les couleurs harmoniques ne sont pas absentes.

J’ai été particulièrement marqué par le motet Qui consolabatur me , démarrant par un accord sidérant à 5 voix, parfaitement amené par l’ensemble Jachet de Mantoue, et qui semblait surgir des ténèbres.

Les cinq chanteurs de l’ensemble ont bien pris leurs marques. Particulièrement, le ténor Thierry Bréhu , que j’ai déjà écouté à Beaune avec l’ensemble A sei Voci dirigé par le regretté Bernard Fabre-Garrus, est excellent. Il imprime une dynamique impressionnante et réussit à transcrire des nuances assez subtiles. Le contre-ténor Raoul le Chandec , forte personnalité, est très juste et touchant. Il apporte les élévations divines qui distillent un peu de respiration dans ce corpus tout de même dicté par une certaine morbidité (la touche espagnole).

En bis, L’ensemble Jachet de Mantoue nous interprète une déploration de Josquin Desprez sur la mort d’Ockeghem. Soudain, la lumière surgit, les voix célestes nous transportent. La coloration des voix change brusquement. Avec exactement le même ensemble de voix, on obtient quelque chose de radicalement différent. C’est toute la force et l’intelligence du texte démontrée par l’ensemble Jachet de Mantoue qui, avec précision, nous permet de découvrir à quel point les harmonies et contrepoints entre de Morales et Desprez sont différents. Ils en viennent à colorer l’ensemble vocal de façon si différente !

Très beau concert et disque également réussi.

Lien direct vers le détail du disque sur le site Calliopé.

Le chanteur britannique James Gowing (baryton) qui dirige cet ensemble prend des options très intéressantes. Ce disque vient en effet après des enregistrements dédiés à Jachet de Mantoue et à la musique anglaise à la cour d’Angleterre au XVIème siècle.

Cristobal de Morales - Missa de Beata Virgine - Ensemble Jachet de Mantoue - label Calliopé.