Le Poisson Rêveur

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Goerne - Eschenbach - Schumann - Brahms : le carré d'or

18 mars 2007 · Le Poisson Rêveur

Concert vendredi soir dernier 16 mars à la Salle Pleyel. Matthias Goerne, accompagné au piano par Christoph Eschenbach, interprète des Lieders de Schumann sur des poèmes de Heine, les Lieders und Gesänge op. 32 ainsi que les Quatre chants sérieux op. 121 de Brahms.

La voix chaude et la plasticité du phrasé de Matthias Goerne m’ont toujours fasciné et ce soir là, on a encore eu le privilège d’écouter ce grand baryton, nous faire pénétrer le mystère des ces lieders, avec un Christoph Eschenbach parfait. Le pianiste a complètement maîtrisé l’équilibre subtil entre le soutien rythmique du chanteur et les échappées du piano, prévues par le compositeur pour instaurer un nouveau climat, appporter une respiration ou tout simplement jouer un rôle résolutoire.

Goerne1 Les lieders interprétés vendredi étaient tous sous le signe de l’amour inquiet, de la tourmente, d’une certaine forme de torpeur, avec l’alternance singulière et typiquement romantique entre l’espoir et de la résignation, le chagrin et la sérénité, l’insouciance et l’angoisse. Toutefois, les lectures proposées des mêmes thèmes par Schumann et Brahms s’avèrent radicalement différentes. Les deux interprètes nous ont justement restitué dans les moindres nuances et détails, avec une subtilité et une acuité impressionnantes, tous les ressorts propres ces deux mondes.

Le premier univers, celui de Schumann - Heine , est sous le signe même de l’ambgiuïté, de l’interrogation permanente, avec des pièces marquante par leur absence de véritable résolution. On y retrouve tout le caractère fantasque de Schumann, son art du contre-pied, la dualité permanente, le dédoublement de personnalité, les ressorts énigmatiques de l’amour, et, surtout, sous l’apparence faussement mièvre, idyllique et pastorale de certaines mélodies, la plus profonde morbidité.

J’ai tété particulièrement marqué par l’interprétation de lieders :

  • Abends am Strand (“Le soir au bord de la mer”) , avec ses mélanges singuliers de toutes sortes de climats qui évoquent les contes fantastiques et où Matthias Goerne révèle à nouveau tous ses talents de narrateur. Il est tellement expressif que, même sans comprendre la langue, les images se projettent avec évidence.
  • Mein Wagen rollet langsam (“Mon coche roule avec lenteur”) avec un final du piano d’un mystère et d’une poésie indéniable.
  • des Liederkeis Op. 24 : Ich Wandelte unter den Baumen (“Je cheminais sous les arbres”), Schöne Wiege meiner Leiden (“Joli berceau de mes souffrances”) et le monumental Mit Myrten und Rosen, lieblich und hold (“Avec des roses, des cyprès et des paillettes d’or”).

A noter splendide thème du très court Lied Anfangs woll’ich fast verzagen.

Après l’entracte, vient le second univers : celui de Brahms. Il n’y a pas que des lieders mais aussi des chants (Gesänge) dont la ligne mélodique est plus continue et prévisible. On retrouve d’emblée la patte de Brahms : ampleur, accords puissants au piano, graves appuyées pour accompagner le Eschenbach1_3 chant, mais aussi richesse harmonique avec les modulations typiquement brahmsiennes de la main droite du pianiste et qui restituent si bien les climats tourmentés, les instabilités émotionnelles.

Contrairement à Schumann qui excelle dans le non dit, l’ambiguïté et l’énigmatique, Brahms ne vas pas par quatre chemins pour nous dévoiler ses sentiments. Matthias Goerne et Christoph Eschenbach, toujours autant à l’unisson, changent alors de posture pour une plus grande expressivité, une certaine ampleur, et surtout encore plus de virtuosité, tant pour le chanteur que pour le pianiste, pour surmonter les embûches de la complexité harmonique que Brahms est capable de créer.

La série des Lieders und Gesäng Op. 32 est impressionnante et j’ai été particulièrement marqué par l’interprétation du N°6 . Du sprichst, dass ich mich täuschte , avec sa splendide introduction, les graves impressionnantes restituées par la main gauche de Christoph Eschenbach, les descentes sidérantes et in final inquiétant. Le chant “Wie bist du, meine Königin” était très touchant et avec sa mélodie prenante et subtile.

Dernières pièces interprétées : les Quatre chants sérieux Op. 121. Avec leur veine mystique, ces austères Lieders tardif de Brahms, révèlent toutes ses interrogations et angoisses avec une puissance et une tension incroyables.

Le duo Goerne - Eschenbach, d’une belle complicité, nous restitue toute la complexité cachée de ces différents lieders. Le chanteur et le pianiste sont même capables de faire une seule voix sur certaines phrases, notamment lorsque les notes sont plus détachées. Il semble qu’ils envisagent d’enregistrer un cycle de lieders de Brahms. Croisons les doigts pour que ce soit le cas.

Splendide concert par deux interprètes de grande classe.

Lien direct vers la note de programme tirée du site sallepleyel.fr.

NB : autant je peux détester une forme de maniérisme et d’analytique extrême de la Direction d’Orchestre hyper-cérébrale de Christoph Eschenbach, autant, lorsqu’il revient à son registre d’origine, pour accompagner un chanteur de la classe de Matthias Goerne, il est vraiment époustouflant de finesse, d’écoute, d’épaisseur humaine. Je dois avouer qu’il m’a tiré quelques larmes en plus de celle que Goerne m’a toujours immédiatement arrachées dès les premières mesures…